Pacho et le peuple Misak, un peuple millénaire des montagnes.

J’ai eu le privilège de rencontrer des personnes merveilleuses pendant mes études de Médecine Vétérinaire à l’université d’Antioquia. Entre métis, blancs, afro et indigènes, cette université publique, Alma Mater de la ville de Medellín, a permis à beaucoup d’entre nous de vivre la véritable Colombie, la Colombie de la diversité.

C’est pour rendre hommage aux montagnes colombiennes que j’ai décidé de faire un entretien à mon ami et collègue Francisco Yalanda, que j’ai connu à l’Université et que nous surnommions « Pacho ».

Pacho c’est le fils d’une mamma (femme sage et d’un haut rang dans la communauté indigène Misak), le neveu d’un écrivain et ancien sénateur de la Colombie pendant la Constituante de 1991, le frère d’un musicien, mais aussi, entre autres et infinies catégories familiales,  un sage agriculteur, une personne tranquille, paisible, académique et surtout un bon colombien qui représente très bien la communauté indigène Misak.  

Je vous partage notre conversation autour des montagnes, de sa vision politique, de leur histoire. Je vous partage donc une conversation entre amis!

1. Pacho, qui est le peuple Misak ?

Le peuple Misak est une communauté indigène de Colombie. Nous nous dénommons “Les Fils de l’Eau” ou PIUREK en langue Namtrik. Nous sommes originaires d’Amérique et nous vivons actuellement dans le sud-ouest de la Colombie, plus précisément dans la municipalité de Silvia, département du Cauca.

Habitant Misak dans les rues de Silvia

2. Quelle est la symbologie de la montagne pour le peuple Misak ?

Pour nous Piurek, la montagne a une grande importance. Nous nous considérons comme une partie de la nature et c’est pourquoi nous avons un grand respect pour elle. Par rapport à la symbologie, les montagnes ont de la valeur parce qu’y naissent les lagunes qui sont à notre origine. Les montagnes représentent aussi le lieu où nous habitons, notre territoire, le plus important pour un peuple indigène comme le nôtre. À nos yeux, un Misak sans territoire n’est rien, car les montagnes et leur nature sont très importantes pour vivre et cultiver.  

Juan et Pacho en train de discuter. Sa fille Violette les accompagnait

3. Comment s’appelle la colline qui est derrière chez toi et quelle est son importance  ? 

Cette colline s’appelle pour les Misaks “Le MATSØREKTUN“, “Crête de Coq” en espagnol. Le Matsørektun est très important, car c’est ici que nous réalisons un rituel d’initiation lorsque les jeunes passent à la vie adulte. C’est à ce moment-là qu’ils acquièrent la responsabilité du travail, de l’amour envers la nature. De plus, il existe sur cette colline une lagune appelée “Le MAWEIMPISU“, qui est très spéciale parce que, d’après nos grands-parents, ils l’ont créée en personne pendant une grande sécheresse dans le but de donner de l’eau à la communauté. 

Le Matsørektun est la partie la plus haute de GUAMBIA (Nom de la ville Misak), et de là-haut, tu peux avoir une vue spectaculaire. Cette colline est un volcan, aujourd’hui inactif, dont on peut trouver des vestiges. Les gens le savent: c’est pourquoi ils éprouvent un grand respect.

Vue des montagnes depuis la maison de Pacho

4. D’où vient le mot Guambía ?

Guambía est notre centre culturel et administratif. Le mot Guambiano n’a pas de traduction dans notre langue, mais nous imaginons qu’il vient du wam, qui signifie “La langue, la voix “. On peut donc l’interpréter comme “l’homme qui parle”. Cependant, ce mot s’est hispanisé et est utilisé par les autres populations colombiennes pour nous désigner. Mais nous nous dénommons Misaks. De la même manière que les Nasas sont dénommés Paeses en espagnol.

5. Quelle est la relation du peuple Misak avec les autres communautés ?

Historiquement tous les peuples indigènes de cette zone ont eu une bonne relation, ici avec les Nasas et au sud avec les Pastos. Actuellement, si l’on entend parfois que des difficultés existent, c’est en raison de questions politiques. Mais en général la relation a toujours été fondée sur la collaboration, “Le Troc”, le travail, etc. Par exemple, les Misaks allaient jusqu’à Tierra Adentro chez les Nasas pour échanger des aliments comme le maïs, la pomme de terre, entre autres. C’est pourquoi nous avons aujourd’hui des mariages interculturels qui ont donné des territoires limitrophes avec ce mélange culturel et des enfants qui parlent les deux langues.

Habitants de Silvia au pied de la Chiva typique colombienne

6. Qu’en est-il de l’union que l’on peut observer actuellement avec les autres communautés indigènes du pays ?

Cette union entre les peuples indigènes a été déterminée par le besoin de défendre des droits, comme celui de l’accès à la terre. C’est de ce besoin que naît le Conseil Régional Indigène du Cauca, créé par les Misaks pour résoudre le problème de nombreuses  personnes esclaves de la terre dans ce territoire (Le Fermage – Terraje). Les gens se sont donc soulevés pour récupérer les terres de leurs grands-parents. 

Nous avons constitué politiquement le CRIC avec les Paeses et aujourd’hui il s’agit d’un mouvement politique fort, auquel se sont jointes d’autres communautés, incluant les métisses, les peuples indigènes Kamsá, Arhuacos, U’wa, etc. À partir de cette union, nous avons gagné l’inclusion de nos droits dans la constitution de 1991.

C’est un fait extrêmement important pour le peuple Misak et pour tous les peuples : Gagner politiquement tous ces droits.

7. Quel a été ton parcours ?

Mon parcours a été depuis le début de travailler avec la famille et de travailler la terre. J’ai vu pendant ce processus le besoin de réaliser des études professionnelles, des études de la médecine vétérinaire. Aujourd’hui, voyant comme Misak l’importance de la nature et des êtres vivants, j’ai pu observer que l’Ours à lunettes est un animal, d’après les grands-parents, “La Mère de l’Eau” ou PIPERØPIK en langue Namtrik. Et comme fils de l’eau, cet animal représente beaucoup puisque l’eau est vitale pour l’être humain et pour tous les êtres vivants.

8. C’est pourquoi aujourd’hui ton projet est lié à la protection de l’ours ?

Cet animal a presque disparu à cause de la chasse et des mauvaises pratiques de l’être humain et aujourd’hui, malgré sa récupération, on commence à avoir un conflit territorial entre les Misaks et l’ours. Et pourquoi? Avant, les Misaks habitaient les terres basses ou plaines, mais à cause du déplacement dont notre population a souffert à l’arrivée des colons, beaucoup de Misaks ont dû remonter vers les Páramos (écosystème de la haute montagne), où, pour survivre, ils ont transformé l’habitat de l’ours en territoire d’élevage et d’agriculture. Je vois donc le besoin de faire prendre conscience et de travailler avec la communauté pour protéger, et prendre soin de cet animal.

Maïs cultivé chez Pacho. On peut apprécier les différentes sortes de maïs.

On sait très bien que le Misak ne pourra plus accéder aux terres basses ou plaines où auparavant il a habité. Je propose donc de techniciser les systèmes productifs de ces personnes. Avec mon savoir, je peux le faire mais également leur faire prendre conscience que nous n’avons pas besoin de beaucoup d’espace ni de détériorer le Páramo pour produire et avoir un bon élevage ou une bonne récolte. Comme cela, nous pourrons arriver à cohabiter avec l’ours à lunettes.

Il s’agit d’une proposition viable mais il faut travailler beaucoup car il y a des gens qui ne sont pas conscients et qui considèrent l’ours comme un intrus, un animal exotique. Ces gens-là ne savent même pas qu’il est La Mère de l’Eau, sûrement parce qu’il abime leurs cultures et leurs animaux. Il faut travailler, sensibiliser et faire prendre conscience.

Petite ferme Misak. Propriété de Pacho et de sa famille.

9. Parle-nous un peu de ta famille et de sa contribution au peuple Misak ?

Ma famille est originaire aussi d’Amérique. Ils ont été élevés dans la région Chimán, une partie appelée Yapale qui a toujours été des grand-parents.

L’histoire de ma famille commence avec le dépouillement de ce territoire par les colons métis “Terrasgueros” (ancien terme pour désigner ce sort d’esclavage), les conduisant à vivre une grande pauvreté et une famine dévastatrice. Ma famille a vu la nécessité de se battre pour les terres et au milieu de cette lutte, ma mère, Bárbara Muelas Hurtado, a eu la possibilité d’étudier au lycée, devenant la première Misak à obtenir cette réussite scolaire, bien qu’en raison du racisme et de son statut d’indigène, il lui était interdit d’aller à l’école. Elle a dû changer de nom de famille pour être acceptée.

À partir de là, le baccalauréat étant une grande réussite, elle a eu l’opportunité d’être enseignante pour les enfants Misak, de faire parti du professorat, et d’avoir sa retraite après les années d’enseignement. Elle a également accompagné la lutte des Misaks et le Cabildo dans des processus historiques, d’enseignement de la langue, de la culture, etc. Grâce à ses connaissances et à sa manière d’appliquer, d’enseigner et de parler aux gens, ma mère a été très respectée et a réussi à être la première femme gouverneure Misak, un rôle qui a toujours été porté par les hommes. C’est une défense des femmes car malgré tout, nous avons eu une culture machiste dans notre communauté, où l’homme est toujours le porteur des idées, des ordres, des actions, etc.

Mamma Bárbara Muelas Hurtado, mère de Pacho.

10. Pour la première fois, la municipalité de Silvia a élu une femme Misak, qu’est-ce que tu en penses ?

À partir de cette défense de la femme, nous avons aujourd’hui pour maire Mamma Mercedes, qui est la première femme Misak à être maire de SIlvia. Il s’agit d’une femme cultivée, qui a réalisé des études professionnelles, qui a les capacités d’administrer la municipalité et qui a donné plus de force ua mouvement de libération des femmes.

Je suis confiant pour l’avenir, car nous avons acquis l’apprentissage de l’administration et la connaissance des besoins des droits pendant la constitution de 1991. Ce ne sont pas seulement les besoins du peuple Misak, mais aussi des autres communautés autochtones et métisses.

Sur l'affiche Jacinta Muelas, tante de Pacho. À droite, Elizabeth, femme de Pacho et actuelle maire du Cabildo des Misaks de Bogotá

11. Et ton oncle ?

Mon oncle est aussi un personnage d’une grande importance et d’un grand respect, car il a été “Comunero“. Il m’a toujours dit qu’il n’avait jamais eu besoin d’étudier, il a étudié jusqu’au CEA, il a appris à faire sa signature, mais il a été un grand autodidacte, Il sait beaucoup de choses et il a appris avec la communauté et les dirigeants à créer et à diriger le mouvement indigène.

Il a été le leader du peuple pendant la construction de ce mouvement et la lutte contre les propriétaires terriens pour gagner ces territoires, dans lesquels vivent aujourd’hui les Misaks et qui ont été gagnés précisément grâce à lui et à ma tante Jacinta.  Pendant cette lutte, ma tante Jacinta est même allée en prison, car un propriétaire terrien l’a accusée de faux témoin et c’est pourquoi elle est devenue une icône en lui disant “Tuez-nous parce que pour mourir nous sommes nés“, puisque c’était sa terre à elle. Ma tante Jacinta a donc été un pilier fondamental pour l’émergence de mon oncle et de ma mère.

Puis mon oncle a parlé avec les autres communautés pour participer politiquement et changer la constitution. Il était le candidat des communautés et a gagné avec un autre candidat des Emberás, Francisco Rojas Birry, les deux constituants, et a opéré un très bon changement pour les communautés indigènes. Après cela, il a été sénateur de la république pour définir les lois du peuple Misak, il a été 3 fois gouverneur du peuple Misak. Aujourd’hui il s’est consacré à l’écriture et en publiera un deuxième. Il a donc été un personnage très respecté dans la communauté même à l’échelle nationale.

Maison de Pacho

12. Une dernière question Pacho, quelle est l’importance de ta maison ?

Cette petite maison est spéciale car, à cet endroit, mes parents et mes oncles sont nés. C’était la maison des grands-parents quand il s’agissait d’une terre libre, avant d’être une ferme des colons. Cette maison a une grande histoire, car elle a été récupérée à nouveau.

De toutes les familles qui vivaient dans cette région, nous sommes l’une des rares à être retournées vivre là où vivaient les grands-parents, à l’endroit de l’origine, alors, historiquement, c’est un lieu de grand respect.

Ensuite, il a fallu refaire une maison, mais non une maison carrée, non une maison coloniale. Nous avons eu l’occasion donc de consulter un ami Misak, un architecte qui a mené une enquête sur les maisons des Misaks dans la ville de Pubenza, aujourd’hui Popayan, auparavant. Il nous a fait le design et c’est pourquoi aujourd’hui elle existe comme ça, ronde, de manière traditionnelle, en pisé.

Partage entre amis à Silvia, Cauca

 

Merci Pacho pour ce témoignage touchant! Tu nous donnes envie de connaître chaque fois mieux la communauté Misak et son histoire passionnante.

Pour les lecteurs-voyageurs qui aimeraient découvrir Silvia de manière insolite, n’hésitez pas à nous contacter ici!

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