Les caraïbes colombiens : Un paradis perdu … à jamais ?

Lorsque l’on pense à la mer des Caraïbes, on a encore pour lointaine habitude de visualiser un paradis de carte postale : une plage étonnamment déserte, baignée par un soleil au zénith et une eau turquoise d’une transparence presque trop parfaite.

Les commentaires négatifs qui font une apparition de plus en plus fréquente sur les forums de voyageurs, dénonçant un triste écart entre les promesses de magie et l’offre touristique réelle de la région, seraient-ils révélateurs d’un mensonge ?
Non, la côte caraïbe colombienne est bien un petit coin de paradis, mais frappé par le tourisme déréglé et la déforestation intense. Car on oublie trop souvent que, derrière le décor bien planté du marketing touristique, se livre depuis quatre siècles une guerre environnementale sans nom.

Plage de Bocagrande à Carthagène.

Le paysage des Caraïbes colombiens : petite histoire d’une dévastation

D’un point de vue historique, l’érosion des sols est accentuée dès l’arrivée des colons, qui amènent avec eux le bétail et la technique de l’élevage extensif, modifiant profondément l’usage de la terre pratiquée jusqu’alors par les indigènes.

Le dernier demi-siècle d’explosion du tourisme balnéaire n’est pas moins responsable de la modification des paysages. Pendant que les éleveurs continuent à pratiquer la terre brûlée pour planter le fourrage, les parcs hôteliers envahissent les forêts et les plages, semant, à la place des troncs de la forêt caribéenne, des rangs de parasols et de chaises longues*.

Et c’est là que le bât blesse. La côte caraïbe colombienne abrite des écosystèmes fragiles et précieux. Il s’agit d’abord de la forêt sèche tropicale, un des écosystèmes forestiers les plus rares au monde. Représentant seulement 3% des forêts mondiales et seulement 8 % des forêts colombiennes, la forêt sèche est en grave danger. Pour ceux qui ne seraient toujours pas convaincus de l’enjeu, autre argument de taille pour la protéger : les scientifiques estiment que la plupart des forêts humides de la terre deviendront prochainement des forêts sèches en raison du réchauffement climatique galopant. La préservation de cet écosystème est donc impérative si l’on veut pourvoir l’étudier et construire des stratégies de conservation de l’ensemble de nos forêts.

Que dire des autres écosystèmes des caraïbes, tels les mangroves et les lagunes ? Ils n’en sont pas plus épargnés. Chaque jour multipliés, les bateaux à moteurs et autres engins d’amusement conduits par des autochtones sans licence y font leur boucle quotidienne, dérangeant la faune et laissant dans leur sillage, non seulement quelques vagues, mais surtout des émissions gazeuses et une odeur d’essence. La beauté du paysage, disparaissant derrière le nuage de fumée et les objets plastiques en flottaison, laisse aux touristes que nous sommes un goût amer.

Les réserves naturelles : une possibilité de salvation

C’est dans ce paysage singulier et complexe, abritée par le golfe de Morrosquillo, que prend place la réserve naturelle Sanguaré.
Ici, pas de béton, ni de plastique ; seuls quelques hamacs qui dansent dans le vent au milieu d’une grande variété d’arbres dont les feuilles bruissent suavement. À l’entrée, nous sommes surpris par l’originalité du paysage sonore. Loin des bruits de moteurs des bateaux et des basses assourdissantes de la musique qui composent d’habitude l’acoustique des plages colombiennes, s’étale ici un silence dense, animé par le chant mélodique des oiseaux et le clapotis des vagues.

Alors que nous sommes en pleine semaine sainte, la plage est déserte. Seul un plongeur solitaire émerge une tête béate de temps à autre. On nous invite à pénétrer dans la maloca où nous attend une soupe « móte de queso », un plat ancestral de la gastronomie caribéenne revisité par la cuisinière. On nous demande d’abord de retirer nos chaussures. Ici, les sols sont balayés régulièrement mais ne sont lavés qu’une fois par semaine pour économiser l’eau, si précieuse dans la région. Alors que nous commençons à déguster ce plat oublié, un écureuil traverse notre table, venant voler une friandise à la noix de coco. Aurions-nous retrouvé notre paradis perdu ?

Ancienne hacienda traditionnelle, habituée à l’élevage et à la terre brûlée, ce coin de côtes en perdition est investi en 1998 par deux activistes de l’environnement, Diana et Álvaro, qui se donnent pour objectif de restaurer une partie de la forêt sèche. Taxés de folie, ils montent d’abord une école de plongée et utilisent les apports financiers du tourisme pour investir dans la récupération du domaine forestier. Le projet prend peu à peu de l’ampleur. Ils agrandissent l’écolodge afin de pouvoir accueillir des groupes d’étudiants et de favoriser le travail d’investigation.

La réserve compte aujourd’hui 598 hectares, dont 60 % sont destinés uniquement à la conservation des écosystèmes marins et forestiers. Les inventaires de la faune réalisés jusqu’à ce jour ont permis d’identifier la présence de 228 espèces d’oiseaux, 126 familles d’insectes dont 36 espèces de libellules et 67 de papillons, 16 espèces de grenouilles, 28 espèces de chauve-souris, entre autres.

110 hectares de forêt secondaire sont toujours en processus de récupération, abritant des paresseux, des fourmiliers, des biches, des tatous et même des chats-tigres ! Au fil de notre promenade digestive, nous observons au sol toutes sortes de traces, suggérant la présence d’une vie foisonnante.
Nous revenons auprès de Diana et Álvaro, nos héros, les yeux pleins d’admiration. Les Caraïbes seraient-ils sauvés ?

Reconstruire le paradis des Caraïbes : qui relèvera le défi ?

Une question reste en suspens : comment se fait-il que leur initiative, débutée il y a déjà vingt ans, n’ait pas inspiré davantage de projets responsables sur la côte colombienne ? Il y a dans les yeux de Diana autant de fierté que d’inquiétude quand je lui pose la question. Diana raconte. Lorsqu’arrive la saison sèche, les voisins font entrer leurs vaches illégalement dans la réserve, seul jardin des délices persistant au milieu des terrains défrichés. « Ils disent qu’ils ne font pas exprès, mais nous savons qu’il s’agit d’une stratégie de survie », avoue-t-elle.

Dans un contexte économique, social et politique difficile, où l’état répond absent, où l’école a des bancs vides, où la misère sévit – rappelons que la côte caraïbe est une des régions les plus pauvres de Colombie –, le pronostic est assez noir.

« Les gens ne croient pas ce qu’on leur dit. Il n’y a pas de place pour les experts, ni pour les politiques menées à long terme », nous confie Diana, « la seule manière qui fonctionne, c’est de montrer l’exemple. Au début, nos voisins nous traitaient de fous. Maintenant qu’ils ont vu nos vaches bedonnantes pendant la saison sèche, certains commencent à replanter ».

Tout en sentant une lueur d’espoir, je me livre à un moment d’introspection : quel exemple donnons-nous, en tant qu’étrangers, lorsque nous venons envahir les plages colombiennes avec nos verres à cocktail et nos lunettes de soleil dernier cri ? Nous ne sommes pas des anges déchus. En attendant que l’État colombien se réveille et encadre les pratiques agricoles et touristiques, en attendant que les costeños aient accès à une éducation digne, il y a peut-être à changer nos modes de consommation. Ne pas céder à la promesse des images anciennes, aux paradis de pacotille, aux pièges à touriste, mais construire de nouveaux modèles, reconstruire les Caraïbes au naturel.

Si vous voulez comme nous visiter les Caraïbes autrement,
connaître le petit coin de paradis reconstruit par Diana et Álvaro, c’est ici !

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